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Appel à témoignage

L’Association des familles des commandos de la France libre œuvre à restituer l’intégralité de leur histoire, au-delà du seul 6 juin 1944.
Témoignages et archives familiales permettent de faire vivre la mémoire de tous les hommes qui ont servi dans l’unité entre 1942 et 1945.

06 juin 1964 - Ouistreham

Collection Famille Kieffer ©

Un matin d'août

12 août
8 min de lecture

Ce mois-ci marque le 84e anniversaire du raid de Dieppe. Il s'agissait de la première opération des commandos de la France libre ; seuls 15 hommes y prirent part, répartis en trois groupes. Ce récit constitue le témoignage personnel de Raymond Rabouhans qui, aux côtés de ses camarades René Taverne et François Baloche, fut affecté au combat avec le commando britannique n° 4. Leur mission consistait à détruire la batterie « Hess », composée de six canons de 155 mm, située à Varengeville, à l'ouest de Dieppe, car elle menaçait le débarquement.

Ce fut la seule opération couronnée de succès de tout le raid de Dieppe.

Ce récit a été établi à partir de témoignages écrits par Raymond Rabouhans, rédigés tant en anglais qu'en français, et en synthétise le contenu. Certains détails proviennent d'un article publié en 1992 par un journal de Dieppe. Le récit de Raymond ayant été rédigé une cinquantaine d'années après les faits, il est possible que certains détails divergent de ceux d'autres sources. On relève quelques légères incohérences entre ce récit et d'autres publications concernantl'opération Cauldron. Cela n'a rien d'étonnant : aucun participant n'a pris part qu'à une fraction de l'ensemble des opérations et, compte tenu du « brouillard de la guerre » ainsi que du temps écoulé, de telles divergences sont inévitables.


Croquis du caporal Brian Mullen illustrant l'assaut final contre la batterie.
Croquis du caporal Brian Mullen illustrant l'assaut final contre la batterie.

Témoignage de Raymond Rabouhans

« Voici un témoignage direct de Raymond Rabouhanscommando de marine des Forces françaises libres, qui a participé, au sein du Commando n° 4, à l'opération contre la batterie allemande de Varengeville lors du raid de Dieppe, le 19 août 1942.

« Je me suis porté volontaire pour rejoindre les commandos depuis la Marine française libre. J'étais alors canonnier sur le contre-torpilleur français Léopard. Début février 1942, j'ai été envoyé à Camberley, où d'autres marins et soldats français libres étaient rassemblés sous le commandement de Philippe Kieffer pour former le premier groupe de Français libres destiné au centre d'entraînement des commandos d'Achnacarry, en Écosse.

Avant de rejoindre Achnacarry, nous avons suivi deux ou trois semaines de pré-entraînement à la caserne de la Royal Navy HMS Royal Arthur, à Skegness. L'entraînement à Achnacarry s'est déroulé au mois d'avril. C'était assurément un lieu où l'endurance physique était poussée à ses limites ; l'obtention du béret vert dépendait de votre capacité à tenir bon tout au long de ces cinq ou six semaines de formation.

Après avoir quitté Achnacarry, le groupe nouvellement formé du Commando interallié n° 10 a passé un mois supplémentaire à Ayr aux côtés du Commando n° 2, alors que ce dernier se reformait après le raid sur Saint-Nazaire du 27 mars 1942. Nous avons quitté Ayr en mai 1942 pour être stationnés près d'un an à Criccieth, au pays de Galles. Le lieutenant-colonel Dudley Lister commandait le n° 10 Inter-Allied Commando, composé de Français, de Belges, de Néerlandais, de Polonais, de Norvégiens et de Britanniques. L'entraînement s'est poursuivi tout au long de l'été 1942.

Le 14 août, les 15 commandos français sélectionnés pour le raid de Dieppe quittèrent Criccieth pour rejoindre leurs unités respectives dans le sud de l'Angleterre. Je fus affecté, avec Taverne et Baloche, au No. 4 Commando, alors basé à Weymouth et commandé par Lord Lovat. Le soir du 18 août, nous prîmes la route en camions militaires jusqu'à Southampton pour embarquer à bord du navire de transport de troupes HMS Prince Albert.

À l'exception des officiers supérieurs, personne ne connaissait notre destination ; le secret fut total jusqu'à ce que, tard dans la soirée, Lord Louis Mountbatten, chef des Opérations combinées, monte à bord du Prince Albert pour nous souhaiter bonne chance et nous révéler le lieu de notre débarquement. Lord Lovat s'adressa également aux troupes rassemblées sur le pont principal, soulignant à quel point la destruction de la batterie côtière 813 (« Hess »), à Varengeville, était cruciale pour la réussite de l'opération.

Le Commando n° 4 était divisé en deux groupes totalisant 253 hommes : l'un, commandé par le lieutenant-colonel Lord Lovat, débarqua à Quiberville (Orange 2), et l'autre, sous les ordres du commandant Mills-Roberts, à Vasterival (Orange 1).

Le groupe de Lord Lovat devait mener l'assaut final par l'arrière, tandis que celui de Mills-Roberts avait pour mission d'attaquer la batterie de front, d'empêcher celle-ci de tirer sur les navires au large et de protéger le réembarquement des troupes.

J’étais avec René Taverne, affecté à la section A sous le commandement du lieutenant Style.

Notre mission consistait à fouiller les maisons pour recueillir des renseignements sur les forces allemandes entourant la batterie ; nous devions également tirer sur celle-ci afin de l’empêcher d’ouvrir le feu en direction du large, sur les navires qui s’apprêtaient à débarquer à Dieppe.

L'effet de surprise devait jouer un rôle capital dans la réussite de nos objectifs.

«Nous avons quitté Southampton peu après le coucher du soleil, vers 20h30. La plupart des commandos se trouvaient sur le pont et regardaient le littoral de l'île de Wight s'effacer dans la pénombre. Puis l'obscurité s'est installée ; tous les hommes sont rentrés à l'intérieur du navire pour recevoir les dernières instructions et prendre un repas. Peu après avoir atteint le large, nous avons formé un convoi, sous la lumière d'une pleine lune qui a brillé jusqu'après minuit. Personne n'a vraiment dormi cette nuit-là : l'excitation et l'appréhension face à ce qui allait se jouer quelques heures plus tard étaient telles que même les hommes les plus flegmatiques ne parvenaient pas à trouver le sommeil.

Le Prince Albert s’immobilisa à une dizaine de milles de la côte française, vers 2h30 du matin, et nous reçûmes l’ordre de prendre place dans nos LCA respectifs. Il faisait alors une obscurité totale. La traversée s’était déroulée sans incident. En quelques minutes, tous les LCA transportant le n° 4 Commando furent mis à l’eau ; nous quittâmes le navire pour nous enfoncer dans les ténèbres, en route vers les deux plages choisies pour le débarquement.

Peu après avoir quitté le Prince Albert, alors que nous progressions en bonne formation, le phare d’Ailly se mit à éclairer l’entrée du port de Dieppe. Un peu plus tard, vers 3h30, au nord-est de la ville, le ciel s’embrasa sous l’effet des balles traçantes et des fusées. Nous poursuivîmes notre progression, guidés par le phare, jusqu’à environ un mille de la côte ; là, les deux groupes se séparèrent : Lovat vers Quiberville et Mills-Roberts vers Vasterival.

Il était 4h53 ; l’aube pointait à peine lorsque la LCA s’échoua silencieusement, à marée haute, sur la grève de galets de Vasterival. Je débarquai sans même me mouiller les pieds. Le timing et le débarquement furent parfaits : nous n’avions que trois minutes de retard sur l’horaire prévu. Il nous fallut parcourir quelques mètres depuis le bord de l’eau pour trouver un abri sous le surplomb de la falaise. Un silence absolu régna durant ce débarquement qui ne rencontra aucune opposition. L’attente, dos à la falaise, fut le moment le plus angoissant, car nous ignorions si notre arrivée avait été repérée ou non.

Le lieutenant Style était chargé de deux torpilles Bangalore, qu'il devait utiliser pour ouvrir un passage dans les réseaux de barbelés bloquant l'accès au ravin avant que nous puissions avancer. Un autre moment de grande inquiétude concernait le bruit provoqué par l'explosion de ces torpilles ; heureusement, la planification prévoyait une synchronisation précise : l'arrivée de trois Hurricanes de la RAF chargés de mitrailler le phare et la batterie au moment même de l'explosion. Ainsi, le bruit que nous provoquions fut couvert par celui des avions. Nous avons ensuite progressé avec une grande prudence en deux colonnes, de part et d’autre du ravin, au milieu des fougères et des broussailles. J’ai vu un commando grimper à un poteau télégraphique pour couper les fils reliant la batterie d’artillerie au poste d’observation du phare d’Ailly.

Nous sommes ensuite arrivés à la première maison sur la droite du ravin. Je me souviens très bien être entré dans la cour d’une petite ferme. L’agriculteur était en train de traire une vache.

Sa femme et une petite fille se trouvaient dans la cuisine. Taverne m’accompagnait ; nous avons demandé à l’agriculteur s’il avait connaissance de la présence d’Allemands aux alentours, mais il était très effrayé par notre présence et nous a demandé de nous éloigner, craignant pour la sécurité de sa famille.

Jusque-là, aucun échange de tirs n’avait eu lieu entre le groupe de Mills-Roberts et la batterie. Le jour commençait à poindre lorsque la batterie ouvrit le feu sur les navires qui se rassemblaient au large de Dieppe. Mills-Roberts ordonna immédiatement de cesser la fouille des maisons et de prendre position pour riposter contre la batterie. C’est alors qu’un tireur d’élite allemand, embusqué dans un bâtiment de ferme, blessa à l’épaule un commando britannique juste derrière moi, le dernier homme de la file, alors que nous prenions position près d’une vieille grange, à environ 150 mètres de la batterie. Un champ de blé ou d’avoine nous séparait de la batterie. Dans les vingt minutes qui suivirent, la section de mortiers de Mills-Roberts ainsi que la section du lieutenant Style, équipée de mitrailleuses et d’armes automatiques,déclenchèrent un tir nourri sur la batterie.

Au cours de cette action, j'ai vu deux ou trois Allemands tenter de quitter la batterie ; ils ont été immédiatement abattus par notre section. La batterie a cessé de tirer sur les navires au large. Vers 6h20, une escadrille de Spitfire est arrivée pour porter le coup de grâce à la batterie. Ce fut le signal pour Lord Lovat de lancer son attaque contre la position. Les événements se sont alors précipités. L'assaut contre la batterie et la destruction des canons à l'explosif n'ont pris que quelques minutes.

Je crois avoir tiré une vingtaine de coups de fusil à travers les champs de blé en direction de la batterie ; j'ignore si j'ai tué des Allemands. Je n'ai pas utilisé les grenades que je portais sur moi ; je n'en ai pas eu l'occasion. Je n’ai pas eu l’occasion de le faire. Je n’ai vu qu’un seul soldat allemand mort, à mi-chemin sur la route menant à Vasterival.

« L’ensemble du n° 4 Commando redescendit vers Vasterival, où les LCA nous attendaient. Des tireurs d’élite allemands tentèrent de perturber le rembarquement par des tirs de mortier et de mitrailleuse, mais ils furent neutralisés. Nous fîmes quatre prisonniers allemands, que nous mîmes à contribution pour transporter les commandos blessés jusqu’à la plage sur des brancards de fortune. Les Allemands postés au phare d’Ailly n’avaient aucune liaison avec la batterie ; ignorant tout de la situation autour d’eux, ils ne réagirent pas. Ce fut assurément un avantage pour nous.

En descendant vers la plage, au carrefour de Varengeville et de Dieppe à Sainte-Marguerite, nous croisâmes un homme âgé à bicyclette, muni d’un panier rempli d’œufs. D’humeur joyeuse, il fut ravi de discuter avec nous. Il nous offrit aimablement — nous étions un groupe de dix hommes — un œuf chacun. Il se rendait au marché de Dieppe. Nous lui avons donc dit de rentrer chez lui.

Nous avons dû avancer dans l'eau jusqu'au cou pour embarquer. Je fus l'un des derniers, avec Lord Lovat, à quitter Vasterival vers 8h30. À peine quatre minutes après avoir quitté la plage de Vasterival, un avion fut abattu ; le pilote parvint tout juste à sauter à temps, son parachute ne s'ouvrant qu'une seconde avant qu'il ne touche l'eau. Le ciel fourmillait d'avions qui se poursuivaient. En direction de Dieppe, c'était l'enfer : nous voyions bien qu'il y avait des difficultés là-bas, mais nous ne pouvions imaginer qu'un tel désastre était en train de se produire.

« Nous avons fait route vers Newhaven, où nous sommes arrivés vers 17h30.


© Noël Rabouhans - 8 août 2026



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Membre inconnu
13 août
Noté 5 étoiles sur 5.

Article passionnant et particulièrement interessant pour ceux qui ne connaissent pas très bien les évènements du raid de Dieppe.

J'ai aussi trouvé très émouvant de lire les mots de la bouche meme de monsieur Raymond Rabouhans qui a participé à ce raid de Dieppe. Qui mieux que lui pouvait nous transmettre les faits de cette action et quel courage pour garder son calme. " L’attente, dos à la falaise, fut le moment le plus angoissant, car nous ignorions si notre arrivée avait été repérée ou non."

On imagine bien la tension que ces hommes devaient subir...

Merci à Noel, fils de Raymond Rabouhans, de nous avoir offert les mots de son père.

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