Papa, j'ai fait mon devoir
- 13 mai
- 18 min de lecture
Nous avons l'habitude de lire les récits des carrières militaires de nos ancêtres commandos, leur courage et leurs actes de bravoure, leurs médailles, et nous célébrons à juste titre les services qu'ils ont rendus à leurs descendants et les sacrifices qu'ils ont consentis, souvent le sacrifice ultime, pour que nous puissions vivre en liberté, en paix et dans la prospérité.
Mais combien de fois connaissons-nous les motivations de ces hommes, leurs peurs et leurs aspirations, leurs succès et leurs déceptions, leurs amours et leurs désirs ?
Voici l’histoire d’un commando, où les documents sont complétés par des témoignages personnels, ce qui a permis de mettre brièvement en lumière les forces intimes et personnelles qui ont contribué à déterminer le cours de son parcours pendant la guerre.
De plus, ce récit révèle la réponse à un mystère qui a perduré pendant 82 ans et explique comment il a été possible de relier une famille à la vie de son ancêtre commando, une connaissance qui lui avait jusqu'alors échappé.
Voici l'histoire de Marcel Labas.
Témoignage personnel
Ce récit n'a été possible que grâce à la conservation de deux témoignages personnels essentiels de Marcel Labas.
Le premier document est une demande adressée au bureau des Forces françaises libres à New York en mars 1943, dans laquelle il sollicite l'autorisation de rejoindre les Forces françaises libres. Une transcription figure en annexe 1.
Le second est une lettre écrite à ses parents en France un mois avant le Débarquement, dans laquelle Marcel leur annonce être tombé amoureux d'une Anglaise, et que cette jeune fille attendait un enfant de lui, mais que sa demande en mariage lui a été refusée. Une transcription est présentée en annexe 2.
L'intégration du contenu de ces deux documents à d'autres archives militaires officielles, ainsi qu'à de nouvelles recherches, permet pour la première fois de retracer l'histoire complète de Marcel.
Jeunesse
Marcel Pierre Labas est né le 2 avril 1922 à Nanterre (Hauts-de-Seine). Ses parents ont divorcé lorsqu'il avait quatre ans ; son père s'est remarié et Marcel a vécu avec son père et sa belle-mère en 1931 et 1936, rue du Vieux Pont à Nanterre.
Un périple de deux ans à travers trois continents pour rejoindre la France libre.
La France tomba en juin 1940 et Paris fut occupée par les Allemands. Neuf mois plus tard, vers mars 1941, Marcel chercha à rejoindre les Forces françaises libres. En pratique, l'un des rares moyens d'y parvenir était de gagner Gibraltar (ou peut-être Lisbonne) en passant par l'Espagne.
Ce voyage était en soi périlleux. Il fallait d'abord franchir la ligne de démarcation, frontière intérieure entre le nord et l'ouest de la France occupés par les Allemands et l'est et le sud contrôlé par Vichy. Cette ligne était strictement surveillée, et toute arrestation à la frontière entraînait la détention et une possible déportation en Allemagne pour y être acheminée aux travaux forcés.
Une fois en Espagne, le risque d'être interné dans des camps de concentration comme celui de Miranda de Ebro était présent (l'Espagne était officiellement neutre pendant la guerre, mais sympathisait clairement avec les Allemands).
Dans le cas de Marcel, d'après la déclaration faite lors de sa demande d'adhésion aux Forces françaises libres à New York en mars 1943, il franchit avec succès la ligne de démarcation et gagna le sud de la France, mais fut arrêté à Marseille en avril 1941. Il fut envoyé à Toulon et contraint de s'engager dans la Marine nationale, celle du régime de Vichy.
À partir de ce moment, son parcours militaire peut être retracé en détail grâce à son dossier militaire, ce qui est résumé ci-dessous. Ce récit expliquera maintenant chaque entrée de ce résumé, dans son contexte de guerre.
19 avril 1941 - Marcel fut contraint de s'engager au 5e dépôt de la Marine nationale à Toulon. Son numéro de matricule à la Marine nationale était le 3566 T41.
22 avril 1941 - Marcel fut presque immédiatement envoyé à Casablanca à l'École de télémétristes, une école de formation pour une fonction spécialisée au sein de la Marine : technicien opticien. Il serait chargé de la maintenance et de l'étalonnage des instruments optiques, tels que les télémètres qui guidaient les batteries d'artillerie principales.
1er juin 1941 - La prochaine affectation de Marcel fut sur le Commandant Teste, un navire ravitailleur d'hydravions, essentiellement un port flottant et un dépôt de maintenance pour les hydravions, largement utilisés par la Marine nationale à cette époque, bien qu'ils fussent en grande partie obsolètes.
1er janvier 1942 - Retour à Toulon pour une mutation immédiate.
1er janvier 1942 - Richelieu. Le service de Marcel à bord du Richelieu fut le plus important de sa carrière dans la Marine nationale et lui permit finalement de rejoindre les Forces françaises libres.
Le Richelieu était le plus grand et le plus récent cuirassé français. En cours d'armement à Brest, il fit route vers Dakar, au Sénégal, en Afrique-Occidentale française, pour éviter d'être capturé par les forces allemandes en 1940. Il y arriva le 23 juin 1940. Le navire n'était pas encore pleinement opérationnel ; il ne disposait que d'un nombre limité d'obus pour son armement principal et de nombreuses installations n'étaient pas encore terminées.
Début juillet 1940, le Richelieu fut une cible de l'opération Catapult, opération de la Royal Navy visant à neutraliser la flotte française dans plusieurs ports afin d'empêcher sa capture par les Allemands. Le Richelieu fut endommagé alors qu'il était amarré dans le port de Dakar par une torpille larguée par un avion Swordfish de la Royal Navy. En septembre 1940, le navire subit de nouveaux dégâts lors de l'opération Menace, une tentative infructueuse des Forces françaises libres, appuyées par la Royal Navy, de rallier la colonie française à leur cause. C'était avant que Marcel ne rejoigne son équipage en janvier 1942.
Après cette période, le Richelieu fut immobilisé au port pour des réparations visant à le remettre en état de naviguer. Il le resta jusqu'au débarquement allié en Afrique du Nord en novembre 1942. Le Richelieu devint alors un atout pour les Alliés, mais demeura sous le contrôle de la marine de Vichy, majoritairement fidèle au général Giraud et non à de Gaulle.
Les Alliés décidèrent d'envoyer le Richelieu aux États-Unis, où les réparations pourraient être achevées et le navire modernisé. Il quitta Dakar le 30 janvier 1943 et arriva à New York le 11 février 1943.
Les Forces françaises libres avaient ouvert un bureau à New York, et c'est à ce bureau que Marcel, comme plusieurs autres marins, dont certains devinrent également commandos, demanda à rejoindre les Forces françaises libres, désertant de fait son bâtiment (voir annexe 1).
11 mars 1943 - Marcel s'engage officiellement dans la France libre. D'après sa lettre à ses parents, il rejoint ensuite l'Angleterre via Halifax (Canada), où il arrive le 23 mai 1943.
Son numéro de matricule au sein de la FNFL était le 458 FN43, et après avoir obtenu son brevet de commando, il reçut l'insigne n°170.
23 mai 1943 - Marcel passa ses six premiers mois au Royaume-Uni dans différentes casernes, en attendant son affectation définitive ; d’abord à la caserne Surcouf, une caserne et un centre administratif de la FNFL situés à Southside, Clapham Common. À leur arrivée au Royaume-Uni, les nouvelles recrues de la FNFL y étaient logées jusqu’à ce qu’une affectation définitive soit décidée.
2 juin 1943 - Il fut transféré à la caserne Bir Hacheim, une grande caserne de la FNFL à Emsworth, près de Portsmouth. Elle servait également de logement au personnel de la FNFL entre deux affectations.
23 juin 1943 - Il fut transféré sur l’Amiens, un navire FNFL obsolète utilisé comme caserne flottante dans le port de Portsmouth. Comme mentionné dans sa lettre à ses parents, c'est probablement à bord de l'Amiens que les demandes répétées de Marcel pour rejoindre une unité combattante furent refusées, au motif que sa formation technique spécialisée exigeait qu'il soit disponible pour le service en mer.
22 octobre 1943 - Retour à la Caserne Bir Hacheim. Il est probable que ce soit là que Marcel ait passé les 60 jours de détention mentionnés dans sa lettre à ses parents.
1er janvier 1944 - Marcel fut finalement admis dans les rangs du 1er BFM Commando. La période initiale se déroula à Wrexham, qui servait de centre d'entraînement à la place d'Achnacarry, en Écosse, ce dernier étant alors enneigé. Le stage à Wrexham était réputé encore plus difficile qu'à Achnacarry.
C’est à cette époque qu’il rencontra sa fiancée, comme nous l’expliquerons plus loin. Il est possible qu’il ait été logé chez sa famille.
6 juin 1944 - Dernière inscription dans le dossier militaire de Marcel. Tué au combat - Mort pour la France - lors du débarquement de Normandie.

Préparation du Jour J
Au moment du Débarquement, le nom officiel des commandos français libres était le 1er Bataillon de Fusiliers Marins Commandos. Administrativement, ils étaient rattachés au commando britannique n° 4, lui-même intégré à la 1re Special Service Brigade, une force d'environ 2 500 hommes.
En mars 1944, Philippe Kieffer réorganisa ses commandos en une unité d'environ 180 hommes. Deux troupes (n° 1 et 8) d'environ 65 hommes chacune furent créées ; elles étaient légèrement armées de fusils et de pistolets-mitrailleurs légers.
Une nouvelle troupe d'une vingtaine d'hommes fut recrutée, principalement parmi les membres du groupe d'entraînement de Marcel. Il s'agissait d'une unité de mitrailleuses lourdes, surnommée « K-Gun », dont Marcel faisait partie. La K-Gun était une mitrailleuse lourde Vickers-K, dérivée de l'aviation, capable de tirer 1 000 coups par minute.
L’entraînement se poursuivit à Nairn, en Écosse, et dès début avril, de sévères restrictions furent imposées aux déplacements du personnel : le courrier fut censuré et les derniers jours de permission furent pris. Les commandos étaient alors basés à Bexhill-on-Seaet restaient pour la plupart confinés au camp. C’est pour cette raison que la demande de Marcel d’épouser sa fiancée fut refusée (voir ci-dessous, annexe 2).
Jour J
Le plan du Jour J prévoyait le débarquement des commandos de la France Libre (177 hommes) sur la plage de Sword, plus précisément à La Brêche, à Colleville-sur-Orne, à environ 2 km à l'ouest du centre d'Ouistreham. Leur objectif était de s'emparer de l'ancien casino d'Ouistreham, transformé en position fortifiée allemande. Ils devaient ensuite progresser vers l'intérieur des terres pour relever les troupes aéroportées qui tenaient le pont (Pegasus bridge) sur le canal de Caen depuis les premières heures du 6 juin.
Les commandos débarquèrent de deux péniches de débarquement à 7 h 55 à La Brêche, sous un déluge de tirs de mortiers et de mitrailleuses allemands. Trois commandos furent tués sur la plage. Ils se regroupèrent dans une ancienne colonie de vacances à environ 150 mètres à l'intérieur des terres, puis se dirigèrent vers Ouistreham.
Le rôle de la troupe K-Gun, le Jour J, était d'apporter un appui-feu important à l'attaque du casino d'Ouistreham ; les troupes 1 et 8 n'étaient que légèrement armées. Finalement, Kieffer dut faire appel à un char britannique pour réduire au silence le point d'appui allemand.
La troupe K-Gun était équipée de quatre mitrailleuses. Elle emprunta la route principale de Lion-sur-Mer à Ouistreham, avec la troupe 1. Elle devait bifurquer sur le boulevard d'Angleterre, mais manqua le carrefour. Leurs mitrailleuses lourdes, encrassées par le sable de la plage, posaient problème et nécessitaient des démontages et nettoyages fréquents, souvent sous un feu ennemi nourri.
Ils furent repoussés des environs du Casino jusqu'au boulevard d'Angleterre (aujourd'hui boulevard Winston Churchill), où Marcel fut tué par un tireur d'élite allemand alors qu'il installait sa mitrailleuse. Augustin Hubert, également membre de la troupe K-Gun, fut tué par un tireur d'élite au même endroit. Dix commandos français libres furent tués ou succombèrent à leurs blessures reçues le jour J.
Une plaque commémorative sur le boulevard Winston Churchill à Ouistreham marque l'endroit où Marcel est tombé.
Décorations
Marcel a reçu à titre posthume la Croix de Guerre avec étoile de vermeil et la Médaille militaire.
Inhumation
Marcel, ainsi que d'autres soldats tombés lors du Débarquement, a été inhumé provisoirement à Ouistreham, mais sa sépulture définitive se trouve au cimetière de sa ville natale, Nanterre.
La recherche d'un enfant
L'identité de la fiancée de Marcel et la question de savoir si elle a porté son enfant restaient un mystère. Des extraits de la lettre adressée à ses parents ont été publiés à au moins deux reprises (1), mais ils ne contiennent aucune information permettant de l'identifier.
Il était donc impossible de consulter les registres d'état civil britanniques.
Cependant, certains indices existaient. Si Marcel était au courant de la grossesse juste avant le Débarquement, celle-ci aurait eu lieu deux à trois mois auparavant, soit en février-mars 1944. À cette époque, Marcel suivait un entraînement commando à Wrexham ; il était donc plausible que sa fiancée y réside. L'accouchement aurait eu lieu vers novembre-décembre 1944.
Marcel avait écrit qu'il souhaitait que l'enfant porte son nom suite à son mariage. Mais cela lui fut refusé.
Mais si sa fiancée avait voulu respecter le souhait de Marcel, elle aurait pu le faire en choisissant le prénom de l'enfant. On s'attendrait donc à ce qu'elle l'appelle Marcel s'il s'agissait d'un garçon, ou Marcelle s'il s'agissait d'une fille.
Des recherches ont été menées pour retrouver une telle naissance à Wrexham et dans ses environs vers la fin de 1944, puis étendues au début de 1945. La naissance d'une certaine Marsella [sic] M. L. Oldfield, fille d'Elsie Oldfield, a été retrouvée, enregistrée à Wrexham au premier trimestre 1945. Cette découverte semblait correspondre à l'enfant de Marcel, mais cela nécessitait évidemment une confirmation.
Une recherche plus approfondie a révélé que cette naissance était la seule au Royaume-Uni, correspondant à la période plausible, à porter le prénom Marsella.
Puis survint une découverte capitale. La découverte dans mes archives d’une copie numérique des cinq pages de la lettre de Marcel, qui était restée oubliée pendant plus de dix ans.
La comparaison avec les transcriptions publiées confirmait qu'il s'agissait bien de la même lettre. Mais elle révélait également que ces transcriptions avaient omis deux éléments cruciaux, l'un en tête et l'autre en bas de page.
En tête de la lettre figurait la date, le 4 mai 1944, ainsi qu'une note précisant que Marcel appartenait au 1er Bataillon de fusiliers marins, N°4 Commando, et plus précisément à la section des mitrailleuses (mitrailleuses K). Que cette dernière information ait échappé à la censure est une autre question, mais elle confirme le déploiement de Marcel à cette époque.
Au bas de la lettre, Marcel donnait à ses parents le nom et l'adresse de sa fiancée, sans doute pour qu'ils puissent la contacter en cas de décès. Marcel semblait avoir la prémonition de sa mort imminente, et la lettre porte toutes les marques d'un message d'adieu à ses parents.
Et le nom de la fiancée était Elsie Oldfield, le même que celui figurant sur le registre de naissance.
Une vérification complémentaire a été effectuée grâce aux résultats du recensement. Au Royaume-Uni, les recensements ont lieu tous les 10 ans (1921, 1931, etc.). Aucun recensement n'a été réalisé en 1941 en raison de la guerre, mais un recensement extraordinaire, appelé Registre de 1939, a été effectué au début du conflit, en septembre 1939. Ce recensement a confirmé qu'Elsie Oldfield vivait avec sa mère et son beau-père à la même adresse que celle mentionnée dans la lettre de Marcel. Elsie avait 19 ans et sa profession était décrite comme étant domestique.
On a découvert par la suite qu'elle avait déjà une fille, née d'un père inconnu en 1941. Marcel n'en avait pas fait mention dans sa lettre, sans doute pour des raisons évidentes.
Il ne restait plus qu'à confirmer avec certitude que Marsella était bien la fille d'Elsie Oldfield. Une copie de l'acte de naissance complet a donc été obtenue et un extrait traduit en français se trouve en annexe 3.
L'acte de naissance confirme que Marsella Maria Lorraine Oldfield est née le 26 novembre 1944 à l'hôpital Croes Newydd de Wrexham, d’Elsie Oldfield, domiciliée au 23 Bryn Offa, Adwy, Bersham, Wrexham. Le nom du père n'est pas mentionné et la naissance a été enregistrée le 11 janvier 1945.
Le choix des prénoms est intéressant. Marsella est manifestement un hommage à son père, et l'orthographe inhabituelle (erreur involontaire ou intentionnelle) est presque unique dans les registres d'état civil britanniques (2). La mère de Marcel s'appelait Marie, et Lorraine pourrait être un clin d'œil à des origines françaises.
Ainsi, l’énigme de la fiancée et l'enfant de Marcel est enfin résolu après 82 ans.
(1) Commando Kieffer 177 Visages du Jour J, Benjamin Massieu, Jean-Christophe Rouxel. Éd. Pierre de Taillac.
Parcours de Vies dans la Royale, Jean-Christophe Rouxel
(2) Bien que son acte de naissance (voir annexe 3) porte l’orthographe « Marsella », elle a adopté l’orthographe « Marcella » tout au long de sa vie, et à la demande de sa fille, cette dernière orthographe a été utilisée dans ce récit, sauf lorsqu’il est fait spécifiquement référence à l’acte de naissance.
Famille au Royaume-Uni
Les recherches décrites ci-dessus, qui ont permis de découvrir la naissance de la fille de Marcel, s'inscrivaient dans le cadre plus large d'un projet visant à retracer les familles des commandos français libres qui avaient épousé des Anglaises pendant la guerre et étaient restés au Royaume-Uni pour y fonder une famille.
La question était donc la suivante : qu'était-il advenu de Marcella et avait-elle eu des enfants ?
Une première recherche dans les registres d'état civil britanniques n'a révélé aucune trace de mariage ni de décès d'une Marcella Oldfield.
On s'est demandé si Marcella n'avait pas été adoptée – Elsie Oldfield était alors mère célibataire de deux jeunes enfants. Cela aurait constitué un obstacle majeur à la poursuite des recherches, les informations relatives aux adoptions étant généralement réservées aux membres de la famille.
Des recherches complémentaires sur Elsie ont révélé qu'elle s'était mariée en 1946, avait divorcé et avait eu une autre relation à partir de 1956 environ ; elle avait eu trois enfants de chacune de ces relations. Elle est décédée en 1989. Mais aucune information concernant Marcella.
Une recherche exploratoire a alors été entreprise, dans l’espoir de découvrir un arbre généalogique publié sur Ancestry susceptible d’apporter des informations complémentaires. Il convient généralement de faire preuve d’une grande prudence quant à la fiabilité de ce type de sources, d’autant plus que la plupart des propriétaires d’arbres ne répondent pas aux messages, leurs comptes étant souvent inactifs depuis de nombreuses années. Toutefois, à la surprise générale, deux arbres généalogiques mentionnant Elsie Oldfield, la fiancée de Marcel, ont été identifiés.
Dans les deux arbres, les informations la concernant semblaient correspondre à celles déjà recueillies, et l’un des propriétaires était actif et résidait à Wrexham ! Son arbre généalogique révéla que sa grand-mère, née en 1941 d’un père non identifié, était la fille d’Elsie Oldfield. Marcella était donc sa grand-tante.
L’autre arbre généalogique, réalisé par la belle-sœur de Marcella, apportait des informations supplémentaires.
À la suite de plusieurs échanges sur Ancestry, un contact fut établi dès le jour même avec l’une des deux filles de Marcella, donc l’une des petites-filles de Marcel, qui recherchait en vain depuis des années des informations sur son grand-père.
Il s’est avéré que l’impossibilité de trouver des informations supplémentaires sur Marsella s’expliquait par son installation à Jersey, dont les registres d’état civil ne sont pas accessibles par les plateformes généalogiques habituelles telles qu’Ancestry. Une recherche ultérieure dans les registres d’état civil de Jersey confirma que Marcella [sic] Maria Oldfield y avait épousé Michael John Daly et que ses deux filles, Kate et Laura, y étaient nées. Laura a elle-même un fils, arrière-petit-fils de Marcel.
Michael est décédé en 2015 à Londres.
© Noël Rabouhans - 28 avril 2026
ANNEXE 1
Demande d’enrôlement dans les Forces françaises libres
Voici la transcription de la lettre de Marcel adressée au bureau de la France libre à New York, dans laquelle il demande à rejoindre les forces françaises libres.
Messieurs les officiers
Je suis matelot et je suis parti du Richelieu depuis hier soir mercredi 10.
Je viens ici au comité de la France libre dans la ferme décision de m’engager.
C’est pourquoi je sollicite la haute bienveillance de messieurs les officiers de la France libre pour avoir cette autorisation d’engagement.
En voici les raisons.
La première je veux me battre et participer à la libération de mon pays, mais je veux me battre pour une cause qui soit propre, c’est pourquoi j’ai un grand reproche à me faire c’est de n’y être pas venu avant m’engager ici.
Une raison très profonde aussi c’est que je veux un jour rentrant dans la France libérée dire ces simples mots à mon père, ton fils a fait son devoir.
Maintenant je reconnais formellement n’avoir subi aucune propagande et être veut faire ma demande d’engagement de mon plain gré.
Je suis originaire de Nanterre près de Paris, je suis engagé depuis avril 1941, je suis parti de là-bas après avoir passé neuf mois avec les Boches, et je suis passé la ligne de démarcation en fronde dans l’intention de m’engager dans l’armée de la France combattante, mais je suis été arrêté à Marseille avec deux camarades qui revenant d’Allemagne comme évadés, mais la police nous a arrêté, et nous a d’abord envoyé à Toulon où là on nous a fait engager dans la marine.
J’avais déja réfléchi à tout, mais je sais une chose certaine, c’est que ces deux ans que j’ai passé dans la marine nationale m’ont mis le moral assez bas.
Maintenant ca va mieux et c’est pourquoi je désire et souhaite obtenir une poste très périlleuse, où je puisse enfin faire mon devoir.
Mais si toutefois je me verrai refuser ma demande d’engagement dans l’armée de la France combattante, je demanderai partir dans l’armée américaine, car je ne veux plus retourner à bord de mon batîment.
Fait à New York le jeudi 11 mars 1943
Signé Labas Labas Marcel
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ANNEXE 2
Lettre à ses parents
Voici la transcription de la lettre de Marcel à ses parents. On suppose que cette lettre leur est finalement parvenue en France ; autrement, elle n’aurait probablement pas survécu. Il est possible qu’elle n’ait été reçue qu’après la reprise du service postal normal à la fin de la guerre, et donc probablement après la naissance de Marcella. On ignore si la lettre a été conservée jusqu’à nos jours, et si oui, entre qui elle se trouve.
1er Bataillon Fusiliers Marins
No. 4 Commando
Section mitrailleuse
Le 4 mai 1944
Mon cher papa et chère maman ainsi que mon chère frere
À la vielle de la grande bataille décisive pour la libération de notre pays, je vous écris cette lettre car comme je suis aux avants postes peut être n’arriverais je pas jusqu’à vous avant la fin de la guerre. J’ai tenu quand même à vous écrire cette lettre pour que vous sachiez ce que j’ai fait.
J’ai reçu ma dernière carte interzone venant de vous le 3 novembre 43(1) six jours avant la libération de l’Afrique du Nord par les alliés. J’étais toujours sur le Richelieu, nous attendions nous aussi la bataille, mais je vous assure que moi c’est à contre coeur que je me serai battu car j’avais malgré j’étais commandé par des officiers vichystes, et que j’avais renié Pétain et sa clique. Après l’Afrique du nord, l’Afrique équatoriale rallient sans combattre le général Giraud. Le Richelieu partit pour les États-Unis, pour se faire réparer car il en avait besoin.
Je n’y restais longtemps à bord, car j’avais appris qu’en Amerique, il existait une délégation de la France Libre du général de Gaulle. Je n’hesitais pas je ralliais la France Libre et j’entrais dans l’armée du général de Gaulle. Je partis pour le Canada venant de New York et j’arrivais à Halifax. De là, je partis pour l’Angleterre d’où je suis actuellement.
J’arrivais à Londres d’où je restais quelques temps avant d’embarquer à l’école navale de la France libre, mais ce travail ne me plaisait pas il n’y avait aucun danger à courir at surtout je ne voulez pas rester planqué. Je fis plusieurs demandes pour aller au corps franc des fusiliers marins mais cette demande me fut à chaque fois refusée car disait-on que j’étais nécessaire à bord de mon bateau car vous savez que je suis opticien télémétriste. Je me fis ni une ni deux je fis une grand bêtise et j’attrapais 60 jours de prison, sitôt arrivé à la prison je fis une nouvelle demande qui cette fois a fut acceptée car je leurs dis comme cela s’ils ne voulaient pas m’envoyer au corps franc je préferrais rester en prison. Cette demande fut acceptée j’entrais dans un corps franc qu’on appelle ici en Angleterre “Commandos” après un dur entrainement. Je suis fier, que n’importe de mourir, je n’ai pas peur des balles, mais je veux qu’après la guerre vous n’ayez pas peur de citer le nom de votre fils et à en rougir.
La haine du boche nous tient tous au coeur, car nous savons qu’ils vous ont torturé, assassiné beaucoup des nôtres, affaibli la France, ils veulent notre mort à tous. C’est pourquoi il faut en finir avec eux et les traîtres de chez nous.
Cher papa et chère maman je pars bien triste aussi, car je vais vous confier mon histoire de coeur.
J’aime une jeune fille anglaise que j’ai rencontré durant mon sejour en Angleterre, je vais avoir un enfant d’elle et je suis bien triste car ma demande de mariage a été refusée car aucun papier ne peut m’être délivré avant le second front(2) et pourtant j’aime cette jeune fille j’aurais voulu que l’enfant porte mon nom si je venais à mourir que voulez-vous c’est le destin qui veut cela mais si je reviens je jure qu’elle sera ma femme, en attendant je lui légues mes biens qui se montent à peu près à 10000 Francs(3) au moins quand l’enfant viendra pourra-t-elle commencer à l’élever.
Chers parents je remettrai cette lettre à cette jeune fille qui vous la remettra. Elle est ma fiancée officielle je n’ai pu en faire ma femme mais elle est ma fiancée c’est la seule femme que j’ai vraiment aimé dans ma vie.
Chers parents je suis bien triste souvent quand je pense que vous êtes depuis quatre anneés dans cette prison qui s’appelle la France, que de souffrance vous avez dut endurer, ha ! les salauds ils vont le payer.
Chers parents je voudrais encore vous faire une demande si jamais les Anglais viennent à la maison ne les repoussez pas, car quoiqu’on dise sur eux tous les Français que nous sommes en Angleterre nous avons été accueillis comme les frères dans la maison ou je suis actuallement je suis comme le fils de la maison. Ils ont compris le malheur de la France. Ils savent tous qu’un bon Français ne peut s’abaisser dans la honte de la collaboration et accepter de l’argent des boches car ils lui brûlerait les mains.
Cher papa et chère maman je termine maintenant ma lettre car voyez-vous j’ai tant de choses encore à vous dire mais il faudrait que je vous voie, je vous mets aussi ma photo pour vous laisser un souvenir de moi en terminant cette lettre j’ai aussi les larmes aux yeux car peut-être je me dis que je ne vous reverrai plus mais mon devoir il est necessaire que je le fasse rien ne doit passer le devoir. J’ai quand même espoir de revoir Paris et notre maison.
Cher papa et chère maman je finis ma lettre en vous embrassant bien fort ainsi que toi mon frère Jean. Embrasser pour moi toute la famille, et les voisins aussi.
Marcel
L’adresse de ma fiancée ici en Angleterre est
Miss Elsie Oldfield 23 Bryn Offa, Adwy, Coedpoeth, Wrexham (North Wales) England
(1) Il faudrait lire 1942. Marcel était sans nouvelles de ses parents depuis 18 mois.
(2) Selon un témoignage attribué au commando Maurice Chauvet, après le refus de Kieffer de l'autoriser à se marier, Marcel aurait fait appel au supérieur de Kieffer, le colonel Dawson, qui lui aurait accordé cette permission. Cependant, aucun élément de preuve indépendant ne confirme leur mariage ; aucun acte de mariage britannique n'a été retrouvé.
(3) Dans les Tables de Succession et Absence de Nanterre, l'inscription concernant Marcel, datée du 8 août 1947, indique qu'il ne possédait aucun bien (« Sans actif apparent »). On ignore si sa fiancée a jamais reçu quoi que ce soit de sa succession. Son adresse est mentionnée comme étant le 44, rue du Vieux Pont, et son lieu de décès comme étant Hermanville-sur-Mer. Il était décrit comme célibataire.
ANNEXE 3
Acte de naissance de Marsella Maria Lorraine Oldfield
Extrait de l’Acte de Naissance de Marsella Oldfield:
Copie certifiée conforme d'un acte de naissance
Naissance dans le sous-district de Wrexham dans la comté de Denbigh
Date et lieu de naissance: Vingt-six novembre 1944, Croesnewydd Hospital, Wrexham
Prénoms: Marsella Maria Lorraine
Sexe: Fille
Nom et prénom du père: (Vide)
Nom, prénom et nom de belle-fille de la mère: Elsie OLDFIELD
Profession du père: (Vide)
Signature, description de l'informateur : Elsie Oldfield, mère, 23 Bryn Offa Adwy
Date d'enregistrement : 11 janvier 1945
Signature du registraire : Llew. Davies





Ce texte est très intéressant et émouvant. Il ne parle pas seulement des exploits et du courage des commandos, mais aussi de leur côté humain : leurs peurs, leurs rêves, leurs émotions et leur vie personnelle.
L’histoire de Marcel Labas semble passionnante, surtout avec les témoignages qui rendent le récit plus vivant et plus proche du lecteur. Le mystère resté sans réponse pendant 82 ans donne aussi encore plus envie de découvrir cette histoire.
C’est un bel hommage à la mémoire de ces hommes et à leur parcours.