top of page

Appel à témoignage

L’Association des familles des commandos de la France libre œuvre à restituer l’intégralité de leur histoire, au-delà du seul 6 juin 1944.
Témoignages et archives familiales permettent de faire vivre la mémoire de tous les hommes qui ont servi dans l’unité entre 1942 et 1945.

06 juin 1964 - Ouistreham

Collection Famille Kieffer ©

Flessingue et la prise de l’île de Walcheren (Pays-Bas, 1944)

8 oct.
9 min de lecture

L'autre débarquement

Pour la mémoire nationale, le 1er BFMC dit « Commando Kieffer », c'est Ouistreham, le 6 juin 1944. Ce symbole a rejeté dans l'ombre son autre grand fait d'armes : Flessingue, le 1er novembre 1944. En 1974, René Goujon s'en désolait déjà dans Cols bleus : « Combien de Français savent où se trouve Flessingue ? En tous cas, personne ou presque dans notre pays, ne sait que des Français sont morts au combat dans ce petit port hollandais de l'île de Walcheren, pour que vive la Hollande et que le monde soit libéré de la contrainte nazie. » Philippe Kieffer, lui, n'avait aucun doute : « Pour moi, la plus belle campagne qui existe, la plus belle opération combinée, c'est Flessingue. » Plusieurs anciens jugeaient même ce second débarquement plus dur que le premier. Si on parle souvent de « campagne de Hollande », elle s'est en réalité déroulée tout entière en Zélande, province dont 80 % des terres sont sous le niveau de la mer.

L'enjeu était considérable. Depuis le 4 septembre, les Alliés tiennent Anvers, port intact capable de décharger 90 000 tonnes par jour, mais inutilisable tant que les Allemands contrôlent l'estuaire de l'Escaut. Le 9 octobre, Eisenhower prévient Montgomery : « À moins qu'Anvers ne soit à notre disposition au milieu de novembre, toutes les opérations s'immobiliseront. » Les Canadiens nettoient la rive sud et le Beveland du Sud. Reste l'île de Walcheren, hérissée de batteries côtières : ce sera l'opération Infatuate.

Le bataillon qui débarque à Ostende le 9 octobre est usé. Les hommes ont quitté la France sans revoir leurs familles, et n'ont pu passer leurs permissions de septembre qu'au Royaume-Uni. Sur les 106 commandos qui débarqueront à Flessingue, 95 étaient des 177 du 6 juin. Les deux troops, renumérotées 5 (Lofi) et 6 (Vourc'h), comptent chacune une cinquantaine d'hommes. Kieffer commande aussi les troops britanniques 3 et 4 du n° 4 Commando de Dawson, désormais rattaché à la 4th Special Service Brigade du général Leicester.


L’estuaire de l’Escaut à la veille de l’opération Infatuate
L’estuaire de l’Escaut à la veille de l’opération Infatuate

Flessingue, 1er novembre 1944

Le plan

Durant trois semaines, la brigade s'entraîne au secret à Le Coq, sur la côte belge : tirs à balles réelles, combats de rues, assaut de positions fortifiées. En octobre, la RAF a crevé les digues de Walcheren et noyé une grande partie de l'île. Trois attaques simultanées doivent suivre : les Canadiens par le Sloedam (une digue-chaussée à peine assez large pour laisser passer une route et une voie de chemin de fer), à l'est ; les Royal Marines et les troops belge et norvégienne à Westkapelle, à l'ouest ; et, en ouverture, le n° 4 Commando à Flessingue, au sud. En face, la 70edivision du général Daser, une « division de malades » souffrant de troubles gastriques, mais épaulée par des artilleurs de marine aguerris. Elle se battra bien mieux que prévu.

La ville est découpée en secteurs aux noms de villes anglaises familières aux Français, Bexhill, Dover, Worthing... On débarquera sur Uncle Beach, au pied du moulin d'Orange. La troop 6 de Vourc'h doit foncer sur Bexhill, le carrefour qui relie la ville basse à la ville haute où l'ennemi garde ses réserves. La troop 5 de Lofi doit prendre Worthing, à l'ouest. « Il ne s'agit pas seulement de prendre pied comme en France et d'y tenir, c'est cette fois un véritable raid de commandos, et le plus dur travail commencera après le débarquement », prévient Kieffer. Le 31 octobre au soir, dans l'église rasée de Breskens, l'abbé de Naurois célèbre une dernière messe et donne l'absolution générale. Un peu plus tôt, il avait demandé à Kieffer s'il ne craignait pas « une casse encore plus forte qu'au moment du débarquement en Normandie ». Kieffer ne lui avait répondu que du regard.


L'assaut

Le 1er novembre, les LCA quittent Breskens à 4 h 30. Trois cent quatorze canons pilonnent Flessingue, qui s'embrase ; le moulin d'Orange se découpe sur l'incendie et guide les barges. « Cela rappelle le 6 juin, mais d'ici, c'est en pleine nuit, cela paraît plus irréel et fantastique », écrit Laurent Casalonga. À 5 h 45, le barrage cesse. Le détachement de tête surprend le premier point d'appui, puis le feu allemand se déchaîne. Une barge de la troop 5 coule après avoir heurté la jetée. Celle de la section de Guy de Montlaur, frappée par un Flakvierling, chavire à cinquante mètres du bord. En haut de la digue, Kieffer trouve une trentaine d'Allemands agenouillés dans la boue, qui « ressemblaient à de mauvais élèves punis en classe ». L'aumônier, lui, a disparu : le commando Gouriou le retrouve à bout de forces, incapable de franchir seul les pieux glissants plantés sur la digue, et l'aide à passer.

La mission de la troop 6 repose sur la vitesse. Sa troop d'appui britannique, la 4, a perdu une barge et n'a plus que la moitié de son effectif. Vourc'h part sans elle, accompagné du capitaine Najhuijs, chef de la résistance de Flessingue. À la poste centrale, la section Sénée fait une cinquantaine de prisonniers ; les derniers récalcitrants, retranchés à l'étage, sont réduits en un instant : « sur un ordre bref du “Grand Louis” Lanternier, quelques commandos sur le toit, des grenades balancées à bout de bras, et la résistance cesse », raconte René Goujon. La section de Montlaur avance « de maison en maison, faisant sauter au plastic les murs qui se trouvaient sur le chemin ». À 7 h 45, la troop atteint le carrefour de Bexhill, quelques minutes avant une compagnie allemande descendue de la ville haute, qui est stoppée net. La section Sénée, isolée dans la maison d'un dentiste, tient seule deux heures. La troop 4 du capitaine Style finit par arriver avec ses mitrailleuses lourdes. Quand le feu ennemi devient trop précis, Vourc'h appelle par radio l'artillerie canadienne sur tout le secteur : « L'artillerie canadienne fait du bon travail ; le sifflement des obus canadiens réconforte les commandos », se souvient Casalonga.

La troop 5 progresse plus difficilement vers Worthing. Sur le Groote Markt, Jean Montéan est abattu d'une balle dans la tête. Yvan Ruppé est tué un peu plus tard en assurant la liaison avec la troop 3. Dans les deux troops, les radios passent mal entre les hauts murs, et les hommes isolés se multiplient. Coupé de sa section, le Luxembourgeois Jean Neven refuse de se rendre et s'enferme, blessé, dans une chambre. Il mourra le lendemain pendant son évacuation. Sur Uncle Beach, le 4e bataillon écossais a pu débarquer dans la matinée, mais les batteries allemandes empêchent le 5e d'aborder avant 16 h 30. Le soir, l'état-major ordonne à la troop 6 d'évacuer sa position pour que l'artillerie puisse raser l'arsenal voisin. Vourc'h refuse et reste sur place pendant le tir. Le quartier est rasé autour de ses hommes. Toute la journée, dans les rues reprises, les habitants ont offert café et fruits aux commandos, « sans souci du danger et même nettoyant les trottoirs », note le lieutenant Paul Chausse.

 

La nuit et la reddition

Dans la nuit, quelque 250 Allemands tentent de reprendre Bexhill. La section Sénée repousse deux assauts. Yvan Monceau est tué, puis l'infirmier Maurice Gourong, victime d'un tireur d'élite. À l'aube, une équipe allemande pousse un lance-flammes sur roues vers la maison du dentiste. Le quartier-maître Gadou, au premier étage, abat ses servants au fusil-mitrailleur, posément, presque au coup par coup.

Le 2 novembre, les Écossais attaquent la ville haute depuis Bexhill, et les troops britanniques prennent Hove et Worthing. Reste Dover, le couloir qui mène à l'hôtel Britannia, quartier général allemand, verrouillé par une casemate. Les hommes de Lofi avancent sans sortir dans la rue, en perforant les murs mitoyens à l'explosif : ce sont les « trous de souris ». À 15 h 30, les Typhoon piquent sur la casemate. À 18 heures, au moment où le commando Laffont va poser une charge sur la porte blindée, un drapeau blanc apparaît : un capitaine, deux officiers et 54 hommes se rendent.

Cinq commandos français sont morts à Flessingue : Maurice Gourong, Jean Montéan, Yvan Monceau, Jean Neven et Yvan Ruppé. Pour une unité réduite de moitié, la proportion est proche de celle du 6 juin. « Cela a toujours été un plaisir de voir les Français en action. Ils ont fait preuve de ressources et de créativité sans fin et ont été les maîtres de l'action individuelle », écrira Dawson. Pour la première fois depuis le désastre de Dieppe, un port fortifié avait été pris d'assaut par la mer.


Jusqu'à Vrouwenpolder

Le succès de Flessingue déclenche le débarquement de Westkapelle, à l'ouest. Les Royal Marines Commandosremontent ensuite la côte batterie après batterie. Le 3 novembre, à Flessingue, les Royal Scots prennent l'hôtel Britannia, quartier général allemand. Interrogés, ses officiers « entonnent tous le refrain désenchanté de l'inondation », rapporte Kieffer. Le même jour, le n° 4 Commando franchit en véhicules amphibies la brèche de Flessingue, devenue un torrent de 100 mètres, puis longe la seule bande de dunes émergée. « Aucun mot ni aucune photographie ne peuvent permettre de restituer la désolation totale de la scène », note Dawson.

Les derniers Allemands tiennent le secteur de Vrouwenpolder. Le n° 4 Commando, qui a ouvert la bataille, est chargé de la conclure. Le 8 novembre, avant l'aube, les deux troops françaises traversent un bois de pins pendant que les Britanniques attaquent la batterie W19. L'ennemi n'a plus le cœur à se battre. « Les Allemands à moitié endormis se rendent. Les points forts tombent les uns après les autres, sans avoir tiré un seul coup de feu ! », raconte Casalonga. Le groupe de Roger Caron prend la station de pompage. Vers 8 heures, une voiture arrive, drapeau blanc déployé : quatre parlementaires viennent proposer la reddition. Les hommes de Vourc'h les désarment sans façon, montre en or comprise, avant de devoir tout leur rendre sur ordre. « On s'en fout, c'est des Boches, non ? Et encore heureux d'être vivants ! », proteste l'un d'eux. Dawson et le capitaine Ken Wright, officier de renseignement germanophone, partent négocier en voiture jusqu'au quartier général ennemi, sous les yeux des habitants qui n'osent se réjouir qu'au moment où Wright leur fait le V de la victoire. Là, l'Oberstleutnant Veigele se rend à Dawson « les larmes aux yeux », et plus de 900 soldats jettent leurs armes aux pieds des commandos.

Le n° 4 Commando ne compte plus que 400 hommes sur les 502 débarqués le 1er novembre. En une semaine, la brigade a pris 32 canons lourds et fait plus de 7 000 prisonniers. Le 9, Eisenhower fait diffuser à la radio de Londres un communiqué qui considère l'opération comme « l'une des plus audacieuses et des plus braves de cette guerre ». Le soir même, au mess de Vrouwenpolder, le cherry brandy coule à flots et les chansons, une anglaise, puis une française, « grondent dans la nuit ». Le 28 novembre, le premier convoi entre à Anvers, qui devient le grand port de ravitaillement des armées alliées. Le 1er BFMC reçoit deux citations, dont l'une rappelle que Flessingue « a été conquis de haute lutte en sept heures en dépit de la résistance acharnée de l'ennemi, fortement retranché et au moins trois fois supérieur en nombre ».


Et après

Walcheren tombée, la guerre n'est pas finie pour le 1er BFMC. Renforcé par une nouvelle troop 7, il passe l'hiver sur l'île du Beveland du Nord, face à Schouwen encore allemande, entre gardes glacées sur les digues et permissions accordées au compte-gouttes. Trois raids nocturnes sur Schouwen, en janvier, février et mars 1945, seront ses dernières opérations de guerre. La capitulation du 8 mai le trouve à Sint-Annaland, sans avoir pu entrer en Allemagne, et coûte encore la vie à Camille Allard, tué par une mine. La paix permet aussi de retrouver, au cimetière de Westduin, les corps de Charles Trépel et des cinq commandos disparus avec lui à Wassenaar en février 1944. Après un défilé à Paris le 26 mai 1945, le bataillon rentre en Angleterre en juillet ; ses derniers membres encadreront en 1946 la formation des premiers commandos marine d'après-guerre.

Au total, 207 commandos français ont pris part à la campagne, dont 106 au débarquement de Flessingue. Beaucoup d'entre eux, n'étant pas des 177, sont restés en dehors de la mémoire du Commando. Leur campagne a pourtant permis d'ouvrir Anvers, sans lequel les Alliés n'auraient pu gagner les combats de l'hiver dans les Ardennes et sur le Rhin. Eisenhower l'écrira dans ses mémoires : « L'attaque amphibie sur Walcheren, le 1er novembre, fut entreprise contre probablement les points les plus fortifiés que nous ayons jamais rencontrés le long des côtes pendant les opérations en Europe. »

Si la France a oublié Flessingue, Flessingue n'a pas oublié. En 1952, la ville inaugure sur Uncle Beach, en présence de Kieffer et des anciens, une statue de commando s'élançant à l'assaut. Ce jour-là, les Français arrivent par la mer, à bord de la frégate La Surprise, et Guy Vourc'h raconte avoir retrouvé « le même accueil enthousiaste et chaleureux, la même gentillesse que six ans plus tôt ». Les cérémonies se sont succédé depuis. En 2014, plusieurs milliers de personnes entouraient trois vétérans, dont René Rossey et Félix Kerboas ; en 2019, après la disparition de Jean Masson, plus aucun des Français débarqués le 1er novembre n'était là, et c'est Félix Kerboas, arrivé en cours de campagne, qui a représenté le bataillon. Le moulin d'Orange est toujours debout. Sur le promontoire qui fait face au lieu du débarquement, de grandes lettres proclament Uncle Beach, We will remember, et une stèle à croix de Lorraine rappelle : « À la mémoire du débarquement du 1er bataillon de fusiliers marins commandos et de son commandant le capitaine Philippe Kieffer, le 1er novembre 1944. »

 

 

D'après Benjamin Massieu,


Commando Kieffer. La campagne oubliée, Pays-Bas (1944-1945),


Éditions Pierre de Taillac, 2020.






Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note
bottom of page